« J’ai toujours devant mes yeux les moments dans lesquels sont morts plus de cent personnes. Je me souviens de notre terreur, des hurles, de la rumeur sourde de la collision avec le bateau Sibilla ». Nous voulons justice, Prodi et Berlusconi ne doivent pas nous oublier. Nous étions en train de fuir de la guerre civile et nous avons rencontré un bateau de guerre qui nous a éperonné dans les eaux internationaux.
Vois l’article :
28 mars 1997, la Kater I Rades éperonné coule, 100 morts
de Tommado Di Francesco
Il y a dix ans se consommait la tragédie de la Kater I Rades. Nous avons posé des questions à Krenar Xhavara, survécu à la tragédie, déjà rencontré en 1997 et qui a été le porte-parole des familles des réfugiés qui ont été rassemblés dans l’ex caserne Caraffa de Brindisi. Dans le naufrage, Krenar a perdu sa femme, sa petite fille (de six mois) et toute la famille de son frère ; nous l’avons joint par téléphone à Valone, en Albanie : il parle toujours très bien l’italien, « je l’ai appris grâce à votre télévision italienne, dès que j’avais dix ans je regardais toujours les transmissions de Raffaella Carrà…puis j’ai appris beaucoup d’autres choses moins amusantes en italien après que notre bateau de fugitifs a été éperonné et coulé à pic. Je te parle de l’Albanie où tout est désormais incompréhensible, et tous les politiques, « tous », sont très loin du peuple ».
Le vendredi saint du 28 mars 1997 le bateau militaire italien Sibilla, occupé à faire respecter le bloc naval imposé par le gouvernement Prodi, a éperonné le tacot de la mer Kater I Rades en la faisant couler à pic. Qu’est que tu te rappelles encore de ces moments ?
J’ai toujours devant mes yeux les moments dans lesquels sont morts plus de cent personnes. Je me souviens de notre terreur, des hurles, de la rumeur sourde de la collision avec le bateau Sibilla qui s’est passée en violant toutes les lois de la mer, sans aucun respect pour les vies civiles. Et pourtant tous ces gens fuyaient de la guerre civile en Albanie qui était éclatée parce que Berisha voulait supprimer la révolte populaire contre les Pyramides financières que lui et son gouvernement venaient de favoriser. Il y avaient déjà beaucoup de morts dans les villes albanaises, au nord et au sud. J’avais déjà trouvé abri en Italie et j’étais rentré pour prendre ma famille et celle de mon frère. Là-bas la situation était très grave, on faisait feu partout, les casernes étaient prises d’assaut, les armes circulaient partout, ainsi que nous avons pensé de prendre nos familles et de les emmener en Italie. Bien sur, quand on est partis ce soir là on ne pensait pas de faire une telle fin : c’est quelque chose que personne entre nous pourra jamais oublier, surtout qui, comme moi, a perdu la femme et la petite fille, ou comme mon frère qui a perdu trois enfants et la femme. Moi, je n’oublie pas, mais le problème est que nous avons été oubliés par tous, nous avons été mis à coté. Ce soir là, après une heure que nous avions quitté Valona, juste après avoir surpassé l’île albanaise de Sezano, nous avons étés accrochés, encore dans les eaux albanaises, par le navire militaire italien Zefiro, qui n’a pas fait de manœuvres dangereuses. Ils nous ont seulement avertis avec le mégaphone de rentrer chez nous. Nous étions tellement désespérés que nous avons décidé de continuer. Et nous avons vu arriver de Brindisi, même s’il était hiver et il faisait noir comme dans un four, pire que dans la nuit, un autre navire militaire. Il était obscur, mais nous voyions bien tout ce qui se passait devant nos yeux, j’avais vu même un militaire italien que pointait contre nous la mitrailleuse. Après une heure et demie de poursuite, il est arrivé un hélicoptère, je crois de la Zefiro et après dix minutes il est arrivé le navire Sibilla qui nous est accroché et qui a frappé notre bateau. Ça a été terrible.
Après, vous avez été ramassés et sauvés. Combien de gens ont survécu ?
Les survécus au naufrage ont été 34, nous étions partis en 139. Donc, les victimes ont été 105, et pour ce que je connais au moins 52 corps n’ont jamais été retrouvés.
Vous avez demandé justice beaucoup de fois. De la part de l’Albanie, en tant que survécus de la Kater I Rades, vous vouliez qu’on incriminait le chef du gouvernement Sali Berisha - coupable de la répression populaire de la révolte contre les Pyramides financières - en qualité de responsable des fuites des civils albanais. Mais vous demandiez justice même de la part de l’Italie. Qu’est-ce qu’il est arrivé ?
Nous étions en fuite parce que nous étions terrorisés pour ce qu’il était en train d’arriver et par le désastre des Pyramides que Berisha avait voulu. Maintenant en Albanie Sali Berisha a gagné encore une fois les élections en 2005 et il est le chef du gouvernement. Ici les droits des gens ont été annulés, par Berisha mais aussi par les gouvernements précédents, inclus celui de Fatos Nano duquel nous nous attendions beaucoup de changements. De toute façon, les gouvernements albanais ne se sont pas battus jusqu’au bout pour la vérité sur la Kater I Rades et personne n’a voulu l’incrimination de la Marine militaire italienne pour ce qu’il est arrivé. En plus le gouvernement albanais a été tout à fait absent de la commission rogatoire italo-albanaise enchargée de l’enquête. La même chose est arrivée pour les tragédies qui se sont consommées en Grèce, et les gouvernements albanais ont toujours tu. Ce qui leurs intéressait et qui les intéresse c’est le pouvoir et le commerce des personnes, ils achètent des marchandises et ils échangent des personnes…
Mais au moins vous avez eu justice par l’Italie ? A Valona il y a cette conscience ?
Il y a eu la sentence au mois de juin du 2005 qui a condamné à deux ans et demi les deux commandants, celui de la Sibilla et celui de la Kater I Rades, mais entre les commandants de l’État Majeur et les amiraux de la Marine, personne a été incriminé, je crois que tout a été archivé. Mais, heureusement, on a proposé interjection en appel au mois de janvier/février 2006, et nous sommes en train d’attendre depuis un an qu’on fixe le deuxième procès, mais il n’arrive rien. Ils auront déjà oublié même ça ? L’Italie a déçu un dédommagement pour les familles des victimes, en deux tranches, en 2000-2001 et puis en 2003, pour un total de dix milliards de Lires. La Marine militaire et le Ministère de la Défense étaient les responsables de ces dédommagements. En fin, entre les frais processuels, les choses pas claires et les machinations - un avocat albanais pour ça a été indagué en Italie – ont été donnés 12000 euro à chaque survécu et 35000 euro pour chaque victime. Mais je crois que pour le massacre du Cermis a été calculé au moins dix fois ça, le 70% par le Ministère de la Défense Usa et le 30% par le Ministère de la Défense Italien, pour les 22 personnes mortes, italiennes et étrangères. Et les deux pilotes ont été condamnés par la court martiale américaine. Il y a donc des victimes de série A et des victimes de série B.
Vous rappelez en Albanie cette tragédie ?
Oui, nous sommes en train de préparer, pour demain, 28 mars, une proteste des familles des survécus et des victimes contre le gouvernement albanais qui a oublié cette tragédie et qui n’a rien fait pour la vérité. Nous demandons qu’on fasse encore de la lumière sur le désastre. En plus, nous demandions l’incrimination de Berisha. Moi, en Italie, j’avais demandé asile politique, je fuyais d’une guerre civile, mais personne me l’a jamais accordé. Je me souviens que dans ces jours-là en Europe on donnait l’asile politique seulement aux albanais catholiques qui se déclaraient persécutés religieux. Pendant que là-bas il avait éclatée la guerre civile…
Maintenant le gouvernement albanais – l’Albanie est presque entrée en Europe – se vante du fait qu’il n’y a plus de gens en fuite et qu’il n’y a pas d’immigration clandestine…
Ici les conditions ne sont pas changées et malheureusement il y a beaucoup de gens qui désirent encore partir pour trouver des meilleures conditions de vie, mais ils ne veulent plus être des clandestins. Tout est bloqué et l’Albanie n’a aucune autonomie politique, ici ce sont les Etats-Unis qui commandent. S’ils décident qu’ils ne doivent plus partir des émigrants, ils ne partent pas, et vice-versa
Qu’est-ce que vous demandez à l’Italie ?
Nous voulons connaître la vérité, nous demandons qu’on n’oublie pas ce qui s’est passé, qui ne peut pas être archivé par n’importe quel juge. Le président du gouvernement Romano Prodi et Silvio Berlusconi doivent s’excuser avec les victimes, parce que c’est à partir de 1992 qu’on abandonne les morts dans la mer du Canal d’Otranto, avec des centaines et des centaines de victimes qui restent inconnues. Au moins nous avons eu la chance que tout ce qui nous est arrivé on l’a connu et on l’a vu.